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SOLANGE
Interminable crissement des rails comme une offense à l'engouffrure du tunnel. Elle jette son regard sur la pierre des parois, trouée à intervalle régulier de lumières sans densité. L'homme est debout au milieu de son triste public un moment captif. Il dit qu'il n'aime pas cela, qu'il ne la fait pas de gaieté de coeur, la mendicité. Et il dit « faire la mendicité » comme ils disaient, avant, « faire la manche » : changement de culture, autre manière de devenir plus mort et de devoir, indéfiniment, wagon après wagon, jour après jour, le formuler. Les cahots signent bruyamment l'imprésence du métro à ce qu'il est convenu d'appeler - très justement - la surface. Ils introduisent dans le discours de l'homme des hoquets, des balbutiements qui participent de sa substance. Une ponctuation moins lisse, hasardeuse. Elle
entaille son visage d'un double trait de rouge à lèvres. Elle pense à son
mari, à ses enfants, à son travail, chaque jour elle y pense et les mots de
l'homme la bousculent comme une haleine animale - mots que l'évidence ne rend
pas plus réels. Elle
tend à l'homme le rectangle de papier. Il dit merci, impose un instant son
odeur comme si ici, précisément, se jouait sa crédibilité. Il empoche. Elle y repense, incapable de se défaire. « Trente francs qu'il ne boira pas », comme si on pouvait décider pour les gens. Une bouche de bébé qui réclame la tétée, qui réclame sans gourmandise, goulûment, gonflée de sa seule gloutonnerie. Une bouche qui réclame le nécessaire à sa survie. Un peu de lait, un peu d'alcool pour tenir. Tenir cette rampe qui, sans se dérober, plonge son plongeon sans profondeur, sans chute ni détour. Une avancée dans le noir, éperdue de lenteur, seul. Elle doute d'elle, de son aptitude à soulager. Elle se regarde sans se comprendre, ou alors à demi-mot, à contre-jour. Elle voudrait courir derrière lui, le rattraper, lui dire quelque chose et elle ne sait pas quoi. Quelque chose pour lui dire qu'il compte ; et elle sait au fond d'elle qu'il ne compte pas. Qu'il n'est pas la misère. Qu'il est seulement une illustration de la misère.
Midi.
On parle des enfants. Des vacances qui n'arrivent pas. La rumeur sourde du
restaurant d'entreprise. Tintements des couverts, éclats de rire, messes
basses. « Il s'est battu avec le premier de la classe ; sa prof lui a
dit que la prochaine fois c'était trois jours de renvoi - il ne se rend pas
compte, lui il se prélasse dans son grand bureau et c'est à nous de faire tout
le boulot - celle-là elle se prend pour une star, tout l'étage lui est passé
dessus ; c'est facile de monter quand on fait du gringue - au C.E. ils se
croient les rois ; en fait c'est la belle vie - ça m'énerve qu'ils disent
ça ; au moins vingt fois par jour je la croise à fumer dans le couloir et
elle se permet de faire des remarques - avec les grèves s'il veut que je vienne
il faudra me payer le taxi - je prends pas de frites ça me fait grossir -
regarde-la comme elle s'habille, je trouve ça d'un vulgaire - moi c'est après
mon deuxième j'ai fait une dépression - tu le répètes pas mais à mon avis
elle va se faire saquer - tu te rends compte si tout le monde faisait pareil... »
C'est le soir. Elle descend dans le métro. En bas de l'escalator il y en a un avec une pancarte. J'ai faim. Elle ne donne pas. Le
voyage, encore. Elle lit. Six, sept fois la même phrase. Elle n'arrive pas à
se concentrer. Elle écoute les conversations, des bribes. Elle essaye de lire
encore. Elle change à Auber. Les couloirs. Le tapis roulant, en panne. Dans
la rame, elle essaie de lire à nouveau. Elle ne sait plus la page. Elle range
le livre dans son sac, pose sa tête contre la fenêtre sale. Somnole. Il fait tout le wagon, revient. Elle ouvre subitement son porte-monnaie, prend une pièce et la lui donne. Elle touche les doigts de l'homme en lui donnant la pièce, ses doigts aux ongles noirs, ébréchés, où un peu de sang a séché. Il retire vivement sa main, comme s'il craignait de salir cette main blanche, qui donne. Il remercie, sourit faiblement. Elle a envie de pleurer.
A la maison, la table est déjà mise. Son mari est rentré avant elle. La réunion s'est finie plus tôt que prévu. Il a acheté une pizza, une pizza au feu de bois. Il n'y a plus qu'à la réchauffer au micro-ondes. La télévision diffuse les informations.
Il lui parle de son travail. Il a rencontré un ami d'enfance, un qui allait au lycée avec lui. Il faudra les inviter. Elle l'écoute. Elle sourit de temps en temps. Elle gronde le petit quand il met ses coudes sur la table.
Elle débarrasse et ferme les volets, puis ils s'installent devant la télévision. Elle prend une revue. Des tests psycho.
Le
générique de fin le réveille. Il lui demande de raconter la fin, il s'est
endormi. Elle ne sait pas, elle n'a pas regardé. Il dit qu'il ferait mieux
d'aller se coucher. Elle lui dit qu'elle le rejoint. Quand
elle entre dans la chambre, son mari dort déjà. Il ronfle. Elle se déshabille
et va dans la salle de bains. Elle se lave les dents. Elle
repense à tout ça. Au métro. Elle
se regarde encore, n'en finit plus de se regarder. Elle se maquille à nouveau,
puis à nouveau se démaquille. Elle prend une douche. Elle se regarde.
Le taxi la dépose, Gare de l'Est. Les couloirs sont déserts. Ses pas résonnent sur le béton. Une odeur âcre d'urine et de nuit. Il est minuit passé. Elle cherche, elle se perd. Elle a peur, elle se sent suivie. Elle pense à son mari, à son enfant. Elle
entend du bruit à droite. Le couloir débouche sur un quai. Ils sont là. Trois
hommes, bruns et sales, étendus sur le macadam jonché de mégots fumés
plusieurs fois. Trois, odorants, éperdus sans demande. Ils la regardent qui
s'avance, à pas menus, vacillante un peu, flamme d'une bougie qui s'improvise.
Ils se soulèvent sur les coudes, prennent un attitude plus décente. Leurs yeux
béent plus fort, s'embuent soudain d'un émotion qui les dépasse tous quatre,
débordante et muette, une émotion atavique, palpable.
Régis
Clinquart,
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