SOLANGE

 

Interminable crissement des rails comme une offense à l'engouffrure du tunnel. Elle jette son regard sur la pierre des parois, trouée à intervalle régulier de lumières sans densité. L'homme est debout au milieu de son triste public un moment captif. Il dit qu'il n'aime pas cela, qu'il ne la fait pas de gaieté de coeur, la mendicité. Et il dit « faire la mendicité » comme ils disaient, avant, « faire la manche » : changement de culture, autre manière de devenir plus mort et de devoir, indéfiniment, wagon après wagon, jour après jour, le formuler. Les cahots signent bruyamment l'imprésence du métro à ce qu'il est convenu d'appeler - très justement - la surface. Ils introduisent dans le discours de l'homme des hoquets, des balbutiements qui participent de sa substance. Une ponctuation moins lisse, hasardeuse.

Elle entaille son visage d'un double trait de rouge à lèvres. Elle pense à son mari, à ses enfants, à son travail, chaque jour elle y pense et les mots de l'homme la bousculent comme une haleine animale - mots que l'évidence ne rend pas plus réels.
Elle fouille dans son sac à la recherche d'un peu d'argent, elle fouille pour l'homme quand ses doigts saisis soudain d'une crispation se figent. Cet homme boit, il boit c'est certain. Ses yeux sont deux caves obscures, deux yeux reliés à ses lèvres par une série de nerfs presque visibles sous la peau, dans les sillons contradictoires de son visage.
A nouveau ses mains s'animent dans le sac, repartent, revigorés, explorer les méandres familiers de cet univers compressé, de cette intimité portable qui est la sienne, de ce fouillis qui la reflète : cherchent un ticket restaurant. Trouvent.

Elle tend à l'homme le rectangle de papier. Il dit merci, impose un instant son odeur comme si ici, précisément, se jouait sa crédibilité. Il empoche.
Il aurait préféré un peu d'argent, un peu d'argent pour boire ; c'est à cela qu'elle pense. Il esquisse un sourire sans joie qui la harcèlera tout à l'heure. L'homme salue et descend sur le quai pour remonter aussitôt dans un autre wagon, recommencer le même petit manège, emporter sa misère. Petit traumatisme en vadrouille.

Elle y repense, incapable de se défaire. « Trente francs qu'il ne boira pas », comme si on pouvait décider pour les gens. Une bouche de bébé qui réclame la tétée, qui réclame sans gourmandise, goulûment, gonflée de sa seule gloutonnerie. Une bouche qui réclame le nécessaire à sa survie. Un peu de lait, un peu d'alcool pour tenir. Tenir cette rampe qui, sans se dérober, plonge son plongeon sans profondeur, sans chute ni détour. Une avancée dans le noir, éperdue de lenteur, seul. Elle doute d'elle, de son aptitude à soulager. Elle se regarde sans se comprendre, ou alors à demi-mot, à contre-jour. Elle voudrait courir derrière lui, le rattraper, lui dire quelque chose et elle ne sait pas quoi. Quelque chose pour lui dire qu'il compte ; et elle sait au fond d'elle qu'il ne compte pas. Qu'il n'est pas la misère. Qu'il est seulement une illustration de la misère.

 

Midi. On parle des enfants. Des vacances qui n'arrivent pas. La rumeur sourde du restaurant d'entreprise. Tintements des couverts, éclats de rire, messes basses. « Il s'est battu avec le premier de la classe ; sa prof lui a dit que la prochaine fois c'était trois jours de renvoi - il ne se rend pas compte, lui il se prélasse dans son grand bureau et c'est à nous de faire tout le boulot - celle-là elle se prend pour une star, tout l'étage lui est passé dessus ; c'est facile de monter quand on fait du gringue - au C.E. ils se croient les rois ; en fait c'est la belle vie - ça m'énerve qu'ils disent ça ; au moins vingt fois par jour je la croise à fumer dans le couloir et elle se permet de faire des remarques - avec les grèves s'il veut que je vienne il faudra me payer le taxi - je prends pas de frites ça me fait grossir - regarde-la comme elle s'habille, je trouve ça d'un vulgaire - moi c'est après mon deuxième j'ai fait une dépression - tu le répètes pas mais à mon avis elle va se faire saquer - tu te rends compte si tout le monde faisait pareil... »
Elle s'ennuie. Sa voisine a un peu de sauce jaune aux commissures. Elle la regarde qui mange.

 

C'est le soir. Elle descend dans le métro. En bas de l'escalator il y en a un avec une pancarte. J'ai faim. Elle ne donne pas.

Le voyage, encore. Elle lit. Six, sept fois la même phrase. Elle n'arrive pas à se concentrer. Elle écoute les conversations, des bribes. Elle essaye de lire encore.
Il y en a un qui entre, il tient un petit garçon par la main. Au début, elle croit que c'est le même que ce matin, mais non. Il passe. Le petit garçon tend la main aussi. Elle fait semblant de lire. Personne ne donne.

Elle change à Auber. Les couloirs. Le tapis roulant, en panne.

Dans la rame, elle essaie de lire à nouveau. Elle ne sait plus la page. Elle range le livre dans son sac, pose sa tête contre la fenêtre sale. Somnole.
Le discours de l'homme la réveille. Elle s'essuie, un peu de sueur sur son front, à la racine des cheveux. Sa bouche est pâteuse. Elle le reconnaît, c'est celui de ce matin, celui à qui elle a donné le ticket restaurant. Elle lui sourit : l'homme ne la reconnaît pas. Il passe.

Il fait tout le wagon, revient. Elle ouvre subitement son porte-monnaie, prend une pièce et la lui donne. Elle touche les doigts de l'homme en lui donnant la pièce, ses doigts aux ongles noirs, ébréchés, où un peu de sang a séché. Il retire vivement sa main, comme s'il craignait de salir cette main blanche, qui donne. Il remercie, sourit faiblement. Elle a envie de pleurer.

 

A la maison, la table est déjà mise. Son mari est rentré avant elle. La réunion s'est finie plus tôt que prévu. Il a acheté une pizza, une pizza au feu de bois. Il n'y a plus qu'à la réchauffer au micro-ondes. La télévision diffuse les informations.

 

Il lui parle de son travail. Il a rencontré un ami d'enfance, un qui allait au lycée avec lui. Il faudra les inviter. Elle l'écoute. Elle sourit de temps en temps. Elle gronde le petit quand il met ses coudes sur la table.

 

Elle débarrasse et ferme les volets, puis ils s'installent devant la télévision. Elle prend une revue. Des tests psycho.

 

Le générique de fin le réveille. Il lui demande de raconter la fin, il s'est endormi. Elle ne sait pas, elle n'a pas regardé. Il dit qu'il ferait mieux d'aller se coucher. Elle lui dit qu'elle le rejoint.
Elle va coucher le petit. Elle enlève les piles du game boy. Il rechigne un peu. Il a école demain. Elle l'embrasse, le borde, elle dit qu'il faudra qu'il aille chez le coiffeur.

Quand elle entre dans la chambre, son mari dort déjà. Il ronfle. Elle se déshabille et va dans la salle de bains. Elle se lave les dents.
Elle se regarde dans le miroir. Elle se trouve un cheveu blanc imaginaire ; elle a trente deux ans. Elle est belle. Son corps lisse, comme un galet dans la glace.

Elle repense à tout ça. Au métro.
Elle repense à ces hommes. Elle repense à ces hommes qui vivent comme des bêtes. A cette main qui se retire, de peur de gêner, de peur d'être de trop, être encore de trop. Elle voudrait faire quelque chose. Elle se trouve impuissante et vaine. Elle regarde son corps lisse, comme un galet dans la glace.

Elle se regarde encore, n'en finit plus de se regarder. Elle se maquille à nouveau, puis à nouveau se démaquille. Elle prend une douche. Elle se regarde.
Elle se maquille à nouveau, plus simplement. Un peu de rouge à lèvres, les cils. Elle met un peu de parfum. Elle regarde sa taille fine, son sexe doux et brun, son corps lisse, comme un galet dans la glace. Dans la chambre, elle ouvre l'armoire et revêt sa plus belle robe, une robe blanche, très décolletée, une robe de bal avec de la dentelle, qui lui cintre la taille. Elle met des bijoux : une bague, un collier de perles, des boucles d'oreilles. Elle se recoiffe. Elle retouche sa lèvre inférieure. Il dort toujours quand elle sort. Elle enfile ses chaussures à talon sur le palier.

 

Le taxi la dépose, Gare de l'Est. Les couloirs sont déserts. Ses pas résonnent sur le béton. Une odeur âcre d'urine et de nuit. Il est minuit passé. Elle cherche, elle se perd. Elle a peur, elle se sent suivie. Elle pense à son mari, à son enfant.

Elle entend du bruit à droite. Le couloir débouche sur un quai. Ils sont là. Trois hommes, bruns et sales, étendus sur le macadam jonché de mégots fumés plusieurs fois. Trois, odorants, éperdus sans demande. Ils la regardent qui s'avance, à pas menus, vacillante un peu, flamme d'une bougie qui s'improvise. Ils se soulèvent sur les coudes, prennent un attitude plus décente. Leurs yeux béent plus fort, s'embuent soudain d'un émotion qui les dépasse tous quatre, débordante et muette, une émotion atavique, palpable.
Leurs mains s'ouvrent pour toucher. Elle brille et elle brille. Elle enlève ses boucles d'oreilles et les pose sur le sol. Elle se déshabille puis sans un mot, debout, elle s'offre à eux.

 

Régis Clinquart,
octobre 1995.

 

 

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