LE SANG NEUF



C’est la cinquième que je grille. Le café se remplit peu à peu. Ouvriers libérés des usines Peugeot. Morne flot. Visages plombés de la résignation. Visages rigolards du boulot achevé pour un jour. Visages connus.

Farid me fait un signe de la main. La même bière ? Non.

...

Le voilà. Je l’ai reconnu à travers la vitre. Le bonnet rouge, une barbe longue. Il hésite, pousse la porte, me cherche un instant des yeux, il s’assied à ma table. Il m’embrasse. La salière se renverse : présage. « C’est maintenu », dit-il.

On répète, une fois encore. Il me souhaite bonne chance, va aux toilettes, téléphoner. Quand il reviendra je serai parti.

J’écrase la dernière dans le cendrier. Le sac est là, près de moi. Un sac Adidas à bandoulière, bleu roi. Je laisse dix francs. C’est l’heure, il faut que j’y aille. Aziz ne se retourne pas. Il est au flipper. Fatiha me sourit. Je crois qu’elle m’aime bien. On n’est pas d’accord sur tout mais elle est chouette, quand même. Elle a un peu de ketchup sur le menton. Sur elle ça fait pas tarte. Je finis ma bière en vitesse. En sortant je crie « Salut la compagnie », deux-trois mecs me répondent et ça me fait quelque chose, au coeur. C’est un peu la famille.

Dehors il y a des mômes qui glandent, ils s’insultent, fils de pute je nique ta mère, ils tirent sur un joint. Ils me dégoûtent. Et allez, s’ils croient que c’est comme ça qu’on va changer les choses...

...

Aucune embrouille à la gare de Poissy. J’achète un pain au chocolat. Un pain au chocolat. Il est chaud. C’est un drôle de goût. Je me sens bizarre. Je n’ai aucune impression. J’ai beau savoir. C’est lourd, seulement. Je la sens qui me rentre dans les côtes, et c’est tout. Aucune impression à part ça. Impossible de prier. Je suis là, tout seul, je sais qu’on a les yeux sur moi. Je ne me rends pas bien compte. Ne pas se laisser distraire et tout ira bien. Rien ne peut m’arriver.

...

Le R.E.R. n’en finit plus. Je ferme les yeux. Je n’arrive pas à lire. J’ai emmené un livre, mais... Ils ont l’air bien tranquille, bien tranquille... Ce n’est pas pour vous. Pas pour vous. Restez calme. Le truc roule doucement. Je sens la trotteuse comme dans ma gorge. Le sang, simplement, qui bat.

...

Châtelet. Plus qu’une station. Ca va se jouer. C’est pour bientôt. Se persuader de cela. J’ai l’impression que c’est un autre, là, un autre qui monte au front. C’est comme un film. Qu’on déroule. Mais non, les honneurs c’est pour moi, c’est pour moi. Je pense à mes parents. A mon père, surtout. S’il savait...
« Bon à rien ! Bon à rien, il disait, tu ne seras jamais qu’un bon à rien... Pourquoi tu nous ramènes des notes comme ça, hein ? Pourquoi ? Tu crois qu’elle n’a que ça à s’occuper, ta mère, aller voir tes professeurs ?... »

...

Gare de Lyon. J’ai failli rater la station. Je trébuche sur le quai. Les yeux me collent. Trois étages à monter. Toujours plus haut, plus haut... J’étrangle un sourire.

La flicaille est de sortie. Je regarde droit devant moi. Je n’ai pas peur, non, ce n’est pas ça. Pas exactement ça. Déjà elle ne m’appartient plus. Je ne peux rien risquer. Scènes de bagarre, le recoin aux trois arbres, après la boulangerie, derrière la dalle dans la cité... c’était la première fois, je me la rappelle, avec tous les détails : la tête écrasée, et le sang, et l’angle qu’elle faisait avec la racine...

...

Les gens traversent en tous sens. Étourdissement passager. Je me concentre. Personne ne fait attention à moi. Arrête de flipper. Gamin. Le bruit mou des chariots. Je salive.

Je m’oriente. Le papier c’est pas clair. Sur le panneau Départs ça change tout le temps. Un grand con dégaine d’étudiant me bouscule, ne s’excuse surtout pas. Tu prends quel train, frère ? On me demande mes papiers. Je fais voir. C’est en règle. « Avec Vigipirate... », me dit le mec comme en s’excusant. Je lui dis que je comprends. Qu’il faut qu’on se serre les coudes. Ca le fait sourire. Aujourd’hui c’est mon jour. Mon jour.

Quai numéro cinq - 18 heures 07. C’est ce qui était prévu. A deux minutes près. J’ai un peu de temps devant moi. Je me tâte pour une autre bière. Je renonce : trop de monde. C’est enclenché, déjà. Je suis allé la régler, tout à l’heure dans les chiottes. 

...

« Ne vous séparez pas de vos bagages », chante en boucle un haut-parleur. Etat policier. Il y a de l’homme en treillis un peu partout, Famas au poing. Un malinois sous muselière. Ca patrouille.

J’en arrête un, je lui demande le quai numéro cinq, il me le dit et il ajoute comme ça : « Laissez pas traîner votre sac. Si on le trouve, il sera détruit immédiatement ». Laissez pas traîner votre sac, ils me font marrer.

...

18 heures 04. Choisir. Il y a des gens qui montent. C’est l’affluence. Fumeur ou non fumeur ? Va pour les fumeurs... « nuit gravement à la santé ». Gravement. Mort de rire.

Je choisis une place au milieu du wagon. Loin de la fenêtre. Un groupe de jeunes parle d’une soirée étudiante, « de tenir à l’alcool », ce genre de choses... Ils portent des doudounes Chevignon, des jeans.

...

Sonnerie. Le train démarre. On s’éloigne. Quitter Paris une dernière fois. Je regarde les immeubles. Défiler. Rester concentré. La peur n’est pas là. Pas encore. J’essaye d’imaginer la suite. Les titres des journaux. Les familles éplorées. La petite déclaration compassée du gouvernement : la douleur, le scandale, la lâcheté, les conneries habituelles... qui est lâche, ici ? Qui ? Qui voudrait être là, à ma place en ce moment ? Ils me font rire l’union sacrée, leur petite flicaille et les gentils tâcherons d’Interpol... Va, va faxer ma gueule dans les commissariats... c’est en route, maintenant, pas de machine arrière...

Regarde-les. Les costards-cravates. Celui-ci avec son petit portable sur les genoux. Ca doit brasser du fric, dans ta boîte, non ? Là une vieille, parfumée à outrance. Elle déplie un journal dans ses mains granuleuses. Ses jolis bijoux. Alors qu’est-ce qu’on raconte de beau, dans le Figaro, chérie ? Attends un peu, attends qu’on se pulvérise... Et là une femelle, tailleur et jupe droite, découverte jusqu’aux genoux. Maquillage de putain. Chienne. Elle a dû en sucer, des queues... est-ce qu’elle garde ses lunettes ? Il y a un type, là, qui me dévisage : un type avec une moustache. J’ai l’habitude. Je suis content, que tu sois là. Tu as bien fait de venir. On va s’en donner, tous les deux. Crois-moi. Il y a une femme avec un bébé. Une blonde. Elle le berce contre elle. Le môme lui tire les cheveux. Il y a un Arabe, aussi. Marocain peut-être. Tant pis pour lui. J’y vais bien, moi. J’ai l’oreille qui bourdonne. Je me répète les paroles, toujours les mêmes. Ils ont dit que je ne sentirai rien. C’est l’affaire d’une seconde.

Deux contrôleurs viennent d’entrer dans la rame. Un Noir et un vieux. Le vieux réveille un type qui s’était endormi le walkman sur les oreilles. Il lui tapote l’épaule. Une dame en manteau de fourrure commence à parlementer avec le Noir. Elle s’agite, elle s’est mise debout. Le Noir n’a pas l’air de se laisser convaincre.

18 heures 31 : ils n’arriveront pas jusqu’à moi. Je pose le sac sur le siège, devant moi. En évidence. C’est fini, maintenant. Je ferme les yeux. Je suis déjà dans l’après. Dans quelques secondes les deux aiguilles vont se rejoindre et alors il y aura du Français collé un peu partout dans le wagon, déchiqueté, minuscules morceaux de bidoche incrustés dans les parois. Et alors on verra, on verra leur belle arrogance ce qu’ils en font.

 

Régis Clinquart,
décembre 1996.

 

 

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