Ma joie, ma douleur, si
facilement inversibles, si complètement interchangeables et qui nous
détruiront, Bertrand, et qui nous ont unis, Marie, à jamais - à jamais plus,
précisément.
Des visages, des figures…
des visages des figures, des regrets et des larmes, voilà bien ce qu'il en
restera, sombres héros de l'amer mon cul, Jean-Louis Nadine et les enfants,
sombres héros malgré eux d'une aventure jamais choisie, héros, douleur bien
plus réelle que la petite amertume tremblée des admirateurs de Marie, et de
ces idéalistes à la petite semaine comme l'auteur de ces lignes qui crurent
voir - et ils l'ont vu, sûrement - dans les précédents emportements de
Bertrand, mais pas celui-ci non, pas celui-ci, le miroir moins déformant de
leurs peines, le sain drapeau de leurs révoltes mal formulées, et tellement
d'abyssale poésie, de cette poésie de bord de l'ombre qui emporte tout et, on
le sait maintenant, emporte au plus profond celui même qui la porta, la fit
fleurir sans prendre garde qu'elle ne le consolera pas.
Crie-t-elle ?
Reste-t-elle silencieuse et butée, close coquelicot comme cette Mona de Série
noire ? Sait-elle qu'elle va mourir ? Est-ce qu'elle l'aime encore
alors même qu'il l'achève ?
De ce qui se passe ce
soir à Vilnius, de ce qu'ils se disent, personne jamais ne saura rien, ce sera
ce qu'en diront les juges, les policiers les avocats, et ce chanteur dégrisé
selon qu'il voudra bien ou pas sauver sa peau, et pourquoi pas, puisqu'elle est
morte et que ce fardeau-ci d'avoir tué celle qu'on aime ne se partage pas,
pourquoi pas rien, puisque rien désormais que cette mort, le geste qui la donne
et les minutes qui précèdent le coup fatal ne lui appartient plus
complètement, ne fait plus intimement corps avec lui, volés à elle qui n'en
peut plus rien faire. Ecroulement, explosion terminale irréductible aux
circonstances, la jalousie, ou bien banale querelle de couple encore qu'à si
peu de jours du début de leur liaison… charognardes spéculations, ça va bon
train, et la femme du chanteur, délaissée au lendemain d'accoucher, qu'est-ce
qu'elle en pense de tout ce carnage, de ce mauvais mari qui va purger croupir
derrière les barreaux, et de cette putasse qui venait de le lui ravir, finit
assassinée de sa main peut-on rêver plus mauvais sort à jeter au père
indigne de ses demi-orphelins ? Ou bien est-ce qu'elle en crève aussi,
deux fois frappée au cœur à défaut du visage, femme rompue par deux fois,
épouse répudiée et femme de meurtrier, quoi de plus racinien à traîner
toute sa vie détruite ?
Personne à lui dans le
silence assourdissant de l'hôtel ne vient lui dire qu'on ne raccommode rien
dans le sang, qu'à tout découdre on perd le fil et plonge, où plus rien ni
personne ni même ami ne pourra plus nous relever. Bertrand, Bertrand, c'est
quoi tout ce chagrin, qu'est-ce que c'est que ça la destruction des anges, mais
regarde-la seulement pauvre toi, pauvre enragé faudrait que tu tombes à genoux
et ranges ces mains faites pour l'amour que tu vas profaner sur elle, elle si
sublime qui aurait pu être totalement tienne et ne sera désormais que le pire
de toi, meurtrier d'elle et au fond, de toi, toi fou furieux qui ne la méritais
pas mais la reprends à tous.
Et Marie, Marie qui
s'embrase braise toujours prête à courir dans l'été du grand incendie, Marie
si mal finie trop proche de ses parents si heureuse à pleurer qui flirte avec
l'abîme et bientôt flirte avec les coups, qu'est-ce qu'elle est venue
chercher ? Un démenti ? Une consomption peut-être et peut-être pas,
au fond, peut-être juste un peu d'amour renouvelé mais l'autre est plein comme
une bourrique, il titube la haine de soi mais c'est elle qui va prendre, Marie
dressée comme flambeau d'émeutier et qui tient tête pour elle, pour lui,
Marie qui va tomber un pied dans le vide de plein fouet percutée sur les
barricades de quelle âme.
Et c'est le grand
déballage, la floraison somptueuse des hautes violences outrepassées, plus
rien à voir et rien à braire avec l'innocent déferlement du son, ce
déchaînement hurlant qui fait du bien mais pas de victimes. Il la cogne et
elle se referme multipliée, sonne du crâne dans le mur, il essuie sur le
visage de celle qu'il aime son noir désir.
Régis Clinquart,
4 août 2003.
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